Dans les dictatures, il y a toujours des évènements qui s’inscrivent dans un déchirement social ou culturel. On peut par exemple parler des coups d’états, du déploiement de la loi martiale et bien d’autres. Pour ce qui est de l’Allemagne nazie, on retrouve aussi des évènements majeurs , tel que la Nuit des Longs Couteaux ou la purge des dirigeants de la SA, notamment de son chef Ernst Röhm, l’incendie du Reichstag, les autodafés partout en Allemagne en 1933 ou encore la Nuit de Cristal qui vont profondément façonner la face de l’Allemagne.
Nous allons nous pencher sur l’un des évènements marquants, la Nuit de Cristal, qui est le nom donné à la nuit de violence intense ou les carreaux des vitres des commerçants furent brisés, car c’est avant tout une étape cruciale de la prise de contrôle complète de l’appareil nazi sur les Juifs et sur l’état. Un bouleversement social, faisant passer d’un rejet de la société purement verbal à un rejet verbal mais aussi physique par des agressions et des pogroms. Les nazis utilisent la violence pour répandre leur idéologie et nous allons découvrir cette violence gratuite envers une population sans défense.
Il fallut attendre le 9 novembre 1938 pour qu’un évènement fait la une de l’actualité en France et devienne le bouc émissaire du régime nazi. Il deviendra le symbole de la lutte du parti dans l’arrestation et la déportation des Juifs. Cet évènement, précédant la Nuit de Cristal, est l’assassinat d’Ernst Vom Rath, conseiller de l’ambassade d’Allemagne à Paris, par un jeune juif polonais d’origine allemande du 7 novembre 1938.
Cet article va retracer tout le contexte social et politique de la nuit des pogroms, aussi appelé « la Nuit de Cristal » et replacer l’évènement dans son époque.
Situation historique allemande
En 1938, l’Allemagne est très influente en Europe, mais elle l’est également aussi beaucoup à l’intérieur du pays depuis qu’Hitler est au pouvoir depuis janvier 1933. Si la paix semble garantie en Europe après un accord historique signé à Munich par les Allemands avec les Britanniques, rien n’est sûr. Cependant, c’est acté officiellement : les nazis n’iraient pas plus loin dans leurs agressions et ne feraient pas de guerre.
Hitler a accepté les accords de Munich, mais ceux-ci ne correspondent pas tout à fait à ses ambitions à long terme. Il veut quand même la guerre au profond de lui, il va donc « préparer le peuple » et profiter d’un autre évènement majeur qui va lui permettre de pouvoir mettre à exécution ce qu’il a écrit 14 ans plus tôt dans Mein Kampf : détruire et évincer les Juifs de la vie Allemande.
Il regrette aussi que seulement une petite partie des 500 000 Juifs allemands ait quitté le pays de leur plein gré après cinq années de persécutions et de législations antisémites toujours plus fortes et ancrées dans le système allemand. Hitler souhaite accélérer ce processus afin que le Reich devienne complètement « judenrein », « libre de toute trace juive ».
De plus, l’Autriche, annexée par l’Anschluss 9 mois auparavant, possède également toujours une présence juive évaluée à plus de 200 000 personnes. Hitler cherche un moyen de les faire partir d’Allemagne.
7 Novembre 1938, l’ambassadeur Vom Rath est assassiné
Pour remettre en contexte, retournons 2 jours avant notre évènement, le 7 novembre 1938. Un certain Herschel Grynszpan, un Juif polonais vivant à Paris, se disputa avec son oncle et sa tante à propos de la situation des Juifs en Allemagne, quitta le domicile et se rendit à l’hôtel de Suez, rue de Strasbourg, pour y passer la nuit.


En chemin, alors qu’il longeait la rue Saint-Martin à Paris, il remarqua une armurerie. Par une envie inexplicable, il décida qu’il devait abattre un Allemand pour attirer l’attention du monde sur la persécution des Juifs en Allemagne ; il voulait faire bouger les choses à sa manière. Bien que n’ayant que 17 ans, il acheta étonnement facilement une arme à feu, puis se dirigea vers l’ambassade d’Allemagne à Paris, où il demanda à rencontrer un diplomate.
Ernst vom Rath, troisième secrétaire de l’ambassade, accepta de le recevoir. Saisi de colère et de désespoir, Grynszpan sortit son pistolet et tira sur vom Rath, le blessant grièvement sur le parvis de l’ambassade. Le diplomate fut transporté d’urgence à la clinique de l’Alma. Vom Rath se trouvait entre la vie et la mort d’une minute à l’autre.
Hitler apprit la nouvelle, il élève sans délai Vom Rath au rang de conseiller d’ambassade et envoie en renfort son médecin personnel, Karl Brandt, ainsi que le professeur Georg Magnus de son équipe à son chevet. Malgré leurs efforts, vom Rath décède de ses blessures le 9 novembre à 16 h 30. La nouvelle de la mort de vom Rath parvint à Hitler peu de temps après alors qu’il célébrait à Munich l’anniversaire du putsch manqué de la Brasserie de 1923.
Le bouc émissaire parfait
Aubaine pour Hitler, qui voit en cet évènement l’occasion de discréditer toujours plus les Juifs et de renforcer l’aspect de « dangerosité » et « d’insécurité » dans l’espace public. Goebbels se chargea d’organiser l’évènement des funérailles en l’honneur du diplomate allemand. Une cérémonie funèbre a lieu trois jours plus tard à Paris, en présence du ministre des Affaires étrangères Georges Bonnet.
Le 16 novembre, le corps est rapatrié à Düsseldorf, où des milliers de personnes rendent hommage avant les obsèques, auxquelles assistent Hitler et les principaux dirigeants du IIIe Reich. Joachim von Ribbentrop prononce l’éloge funèbre.

Ce n’est pas la justice allemande qui jugea le jeune polonais, mais la justice Française. Grynszpan est inculpé par le juge Tesnière de tentative d’assassinat et de meurtre avec préméditation. Au-delà de cet acte délibéré envers un membre du personnel allemand, son impact idéologique et symbolique sera très important en Allemagne ; qui voit déjà en ce 8 novembre 1938 beaucoup de commerces juifs fermés et une affluence inhabituelle aux frontières.


Les Juifs sentent que la situation va tourner en leur défaveur dans les prochains jours, à l’image de la Nuit des Longs Couteaux ou les Lois de Nuremberg.
Goebbels va réutiliser ce qui marche auprès du peuple allemand et va dénoncer une prétendue conspiration juive mondiale et menace de sévères représailles. C’est le prétexte idéal qui vient d’être obtenu pour la propagande nazie et le jeune polonais Grynszpan en est l’auteur, indirectement.
La Nuit de Cristal
Après un discours poignant de Goebbels et sur l’information comme quoi des violences avaient éclatées un peu partout en Allemagne, Hitler et Goebbels ne voulaient pas que ce mouvement s’arrête, il fallait battre le fer tant qu’il était chaud. Ils mobilisent donc dans la nuit de 9 au 10 novembre 1938 les militants nazis et son électorat pour lancer un « pogrom », sans totalement y montrer leur proximité avec les actions.
Il fallait lancer un vaste pogrom généralisé, semblable aux émeutes antijuives encouragées par le tsar au XIXe siècle dans l’Empire russe. Il ne s’agit plus de mettre en place des mesures et lois contre les personnes juives, il s’agit désormais de pogroms ; des attaques organisées et coordonnées accompagnées de pillage et de meurtres de masse envers une population sans défense.
Cet évènement d’attaques massives envers la population juive est connu pour se nommer la « Kristallnacht » ou « Nuit de cristal » pour faire référence aux milliers de fenêtres de verre qui ont été brisées lors des destructions des biens juifs.
Des pogroms antijuifs de grande ampleur
Les sections d’assaut SA et les Jeunesses hitlériennes, si jeunes soient-ils, attaquent des synagogues, des locaux juifs, commerces, biens privés et s’autorisent violences physiques et verbales. Les agresseurs, souvent habillés en civil pour simuler un soulèvement spontané de la population et la « descente dans la rue », laissent derrière eux un bilan tragique d’une ampleur particulièrement importante : près de 100 morts, plus de 260 synagogues incendiées, brûlées et plus 7 500 magasins pillés. 91 Juifs sont assassinés, et 30 000 hommes sont arrêtés et déportés dans les camps de Dachau et de Buchenwald.


La violence est particulièrement intense à Berlin et Vienne, avec peu d’Allemands venant en aide aux victimes juives, créant un bain de sang incontrôlable dans les rues. Le pogrom s’étend rapidement sur tout le territoire du Reich.
Le 10 novembre, le jour d’après, les violences prennent fin, laissant place à un calme sombre. Dans les semaines qui suivent, la communauté juive est frappée par une vague de suicides sans précédent, avec 680 cas rien qu’à Vienne, tandis que l’émigration vers l’Europe occidentale et la Palestine s’accélère et ne s’arrête plus. Le but d’Hitler de forcer l’émigration juive hors d’Allemagne est un succès sans précédent.

Bilan d’une nuit de terreur partout en Allemagne et en Autriche
On remarquera que la population Juive n’est qu’une minorité en Allemagne ; il est à penser que la population allemande est restée spectatrice de la Nuit de Cristal, tout comme les pays voisins. La population est restée divisée face à cet évènement, certains participaient aux pillages, d’autres ne faisaient que regarder. Peu de voix s’élèvent pour protester officiellement et les Églises restent silencieuses ; c’est la mise en pratique de la politique de répression nazie et de terreur. Ironiquement, le coût des vitrines brisées s’éleva à des millions de Reichsmarks.
Le Reich confisqua toutes les indemnisations des compagnies d’assurances destinées aux Juifs. Ces derniers furent contraints de déblayer eux-mêmes les décombres des synagogues détruites et à rembourser une dette de plus d’1 milliard de Reichsmarks afin que plus jamais un juif ne « commettra d’impair » et « d’incivilité ». La Nuit de Cristal changea indéniablement la face de l’Allemagne, jusqu’à la guerre, un an plus tard.
Sources
- La Nuit de cristal (9-10 novembre 1938). https://encyclopedia.ushmm.org/content/fr/article/kristallnacht.
- « Nuit de Cristal », Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Nuit_de_Cristal&oldid=217631430.
- 9 novembre 1938 – La Nuit de Cristal – Herodote.net. https://www.herodote.net/9_novembre_1938-evenement-19381109.php.
- Marie-Bénédicte VINCENT. « Nuit de Cristal : que s’est-il passé lors des pogroms de novembre 1938 ? » Geo.fr, 3 mai 2021, https://www.geo.fr/histoire/nuit-de-cristal-que-sest-il-passe-lors-des-pogroms-de-novembre-1938-204567.
- INA. « Le 9 novembre 1938, les nazis planifiaient la Nuit de Cristal | INA ». ina.fr, https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/le-9-novembre-1938-les-nazis-planifiaient-la-nuit-de-cristal.
- Etude de cas : la « nuit de cristal » – Enseigner l’histoire de la Shoah. http://www.enseigner-histoire-shoah.org/outils-et-ressources/fiches-thematiques/la-montee-du-nazisme-et-les-persecutions-antisemites-en-allemagne-1933-1939/etude-de-cas-la-nuit-de-cristal.html.
- La Rédaction. « Que s’est-il passé durant la nuit de Cristal ? » Futura, https://www.futura-sciences.com/sciences/questions-reponses/epoque-contemporaine-il-passe-durant-nuit-cristal-5513/.
- Universalis, Encyclopædia. « NUIT DE CRISTAL ». Encyclopædia Universalis, https://www.universalis.fr/encyclopedie/nuit-de-cristal/.
- Centre commémoratif de l’Holocauste de Montréal. La nuit de Cristal – guide d’accompagnement du film, https://museeholocauste.ca/app/uploads/2018/10/kristallnacht_guide.pdf
- EHNE. La « Nuit de Cristal » à Vienne | EHNE. https://ehne.fr/fr/eduscol/terminale-generale/fragilites-des-democraties-totalitarismes-et-seconde-guerre-mondiale-1929-1945/les-regimes-totalitaires/la-nuit-de-cristal-a-vienne.
- allemagnenazie. « Herschel Grynszpan : L’acte désespéré qui déclencha la Nuit de Cristal ». ALLEMAGNE NAZIE, 19 juin 2023, https://allemagnenazie.wordpress.com/2023/06/19/herschel-grynszpan-lacte-desespere-qui-declencha-la-nuit-de-cristal/.
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