Ainsi, le Hauptsturmführer Klingenberg acheva sa mission […] une tâche qu’il accomplit en faisant preuve d’une grande adaptabilité face à l’évolution de la situation. De plus, il prit la décision unilatérale de forcer la reddition de Belgrade et parvint finalement à ses fins avec des forces réduites et dans des conditions difficiles.
14 mai 1941, Recommandation pour la Croix de Chevalier de Klingenberg
Helmuth von Moltke, un officier prussien du 19ème, avait dit : « Aucun plan de bataille ne survit au premier contact avec l’ennemi ». Cette formulation est d’autant plus vraie quand des plans bien ficelés et millimétrés tournent au fiasco et deviennent alors des histoires à raconter. Il en va de même pour les Allemands durant la Seconde Guerre Mondiale, qui se heurtèrent à plusieurs évènements imprévus qui allèrent en leur défaveur et parfois, en leur faveur. Nous allons découvrir l’un de ces évènements, aussi étonnant que particulièrement téméraire : la prise de Belgrade, durant l’invasion de la Yougoslavie, le 13 avril 1941.
L’histoire pourrait nous laisser penser que d’ardents combats ont eu lieu et que la ville fut tombée après une âpre résistance des Yougoslaves, mais la véritable histoire est toute autre. Cette dernière ne regroupe que peu d’acteurs, une dizaine de personnes, dont principalement le SS-Hauptsturmführer (capitaine) Fritz Klingenberg.
Cet officier sans histoire de la 2ème division Das Reich de la Waffen-SS, surnommé « Fritzy » accompagné de 6 hommes seulement réussit par un coup de bluff à faire plier le maire de la ville et à le convaincre que la ville était perdue à grand coup de menaces. Même si les circonstances de l’opération massive de bombardement des jours précédents la rencontre, l’opération Châtiment, a pu jouer un rôle majeur, le maire finit par rendre la ville. Le SS-Hauptsturmführer sera décoré pour cette action de la convoitée croix de chevalier de la croix de fer par Hitler lui-même. Mais comment a-t-il bien pu convaincre le maire de la capitale yougoslave de donner la ville ?
Nous allons découvrir dans cet article cet épisode rocambolesque de la campagne des Balkans et de la prise de Belgrade de 1941 par l’officier Klingenberg.
La campagne des Balkans
En 1941, L’Allemagne vient de perdre sa première bataille contre les Anglais durant la Bataille d’Angleterre après une série de victoires incontestables, mais elle est toujours à son apogée en occupant la majorité de l’Europe. On parle alors d’hégémonie nazie sur les fronts, ce qui fait de la Wehrmacht l’armée la plus puissante de l’époque et Hitler est alors le maître incontesté d’Europe.
Son allié italien, quant à lui, s’est embourbé dans une politique expansionniste qu’il n’est pas capable d’assumer. Voulant faire comme son allié allemand, Mussolini décide alors de partir à la conquête de la Grèce. Mais depuis qu’il a attaqué la Grèce depuis octobre 1940, les Italiens n’avancent plus face à la résistance grecque et ils parviennent même à contre-attaquer en Albanie.
Voyant que les Italiens peinent à gérer un front, les Allemands se préparent alors à les aider et préparent une offensive. De plus, envahir les Balkans permettrait de sécuriser le flanc sud de l’Europe avant de se tourner vers l’URSS.
La Bulgarie, la Roumanie et la Hongrie rejoignent l’Axe dans la foulée, tandis que la Yougoslavie accepte finalement le Pacte tripartite le 25 mars 1941. Mais deux jours plus tard, un coup d’État renverse le régent Paul et place le jeune Pierre II sur le trône, provoquant la colère d’Hitler. Pour le Führer, c’en est trop : il décide d’envahir pour de bon les Balkans et le 6 avril 1941, l’Allemagne lance l’opération Marita, qui comprend l’invasion de la Yougoslavie et de la Grèce, et par extension, celle de la Crète plus tard. La campagne des Balkans doit être rapide.
Un officier SS forgé dans le nazisme : Fritz Klingenberg
Le 6 avril à 5h30, durant l’opération Marita, le SS-Hauptsturmführer de la Waffen-SS Fritz Klingenberg s’élance avec ses troupes en Yougoslavie. Alors âgé de 29 ans en 1941, celui qu’on surnomme « Fritzy », a déjà un passé profondément ancré dans les valeurs du nazisme.
Né en 1912 dans le Grand-duché de Mecklembourg-Schwerin en Allemagne, Fritz a poursuivi une éducation dans le Saint-Cyr allemand de l’époque, dans la SS-Junker-Schule de Bad Tölz avant d’entreprendre des études de sciences et d’histoire à l’université de Rostock. Il quitte les études et intègre ensuite l’ancêtre de la Waffen-SS, la SS-Verfügungstruppe (SS-VT) en 1935. Avec la carte de membre SS numéro 51 487 et la carte de membre du NSDAP numéro 851 328, il est destiné à un grand avenir dans l’armée allemande et est déjà un officier : il est alors SS-Untersturmführer (sous-lieutenant).
Il intègre et commande la SS-Standarte « Germania », qui va devenir plus tard en partie la SS-Division Das Reich. Il est ensuite affecté à l’état-major de l’Inspecteur de la SS-Verfügungstruppe. On lui remet en 1939 la médaille des 10 ans de service dans le NSDAP et juste avant la guerre, le 30 juin 1939, il est promu SS-Hauptsturmführer (capitaine).

Lors de la bataille de France, en juin 1940, il commanda une compagnie au sein de la SS-Division « Reich » et obtint la croix de fer de seconde et de première classe respectivement le 23 et le 24 juin 1940. En 1941, il participa alors aux combats dans les Balkans, sans se douter que ce front va le faire connaître. Il y commande le SS-Kradschützen-Bataillon « Reich », ou bataillon de fusiliers motocyclistes SS « Reich », une unité d’infanterie motorisée, dans le 41ème corps d’armée allemand dans la 12ème Armée.
Désobéir et capturer Belgrade
Fritz Klingenberg commande alors une avant-garde et a pour objectif d’avancer rapidement avec la 12ème Armée pour conserver l’effet de surprise et atteindre rapidement la Grèce. Le 12 avril 1941, le SS-Hauptsturmführer reçut pour mission de s’emparer du pont sur le Danube au nord de Belgrade par un coup de main rapide. Le 6 avril 1941, l’Opération Châtiment, un puissant bombardement par surprise et sans déclaration de guerre par les bombardiers de la Luftwaffe sur Belgrade fut effectué. Ce bombardement fut très dévastateur.
La ville subit de très nombreuses pertes civiles (le nombre de morts est encore incertain aujourd’hui). La défense de Belgrade est alors profondément désorganisée, les communications militaires ayant été durement frappées par les bombardements. Elle n’est que trop peu défendue, ou de manière trop disparate car le gouvernement est déjà parti et la population a déjà fui.
À 8 h ce jour-là, le Hauptsturmführer Klingenberg atteignit Pančevo, mais constata que le pont sur le Tamiš avait été détruit. Il traversa la rivière à bord de bateaux de pêche, emportant avec lui quelques motos. C’est ainsi que, vers 11 h 30, lui et sa petite troupe atteignirent le grand pont sur le Danube au nord de Belgrade. Le pont avait déjà été détruit à 6 h ce matin-là. Vers 15 h 30, le SS-Hauptsturmführer Klingenberg avait rendu un bateau à moteur opérationnel et traversa le Danube à son bord avec 10 [ 6? ] hommes, 2 mitrailleuses et 5 pistolets-mitrailleurs. »
Le bateau s’échoua sur un banc de sable et fut remis à flot après de lourds efforts. Le moteur s’arrêta alors et le bateau faillit s’écraser contre un pilier de pont. Une fois le moteur redémarré, le Hauptsturmführer Klingenberg atteignit l’extrémité sud du grand pont vers 16h30.
Il établit une petite tête de pont et renvoya le bateau chercher des renforts. Puis, accompagné de dix hommes, il marcha à pied vers le cœur de Belgrade.
Extrait de la recommandation pour la Croix de Chevalier de Klingenberg

Belgrade en ruine
De ce fait, Klingenberg se retrouve déjà en difficulté dès les premiers combats. L’objectif principal était de progresser en Yougoslavie et d’aller en Grèce, mais ce dernier décide de désobéir pour s’emparer de Belgrade, qui n’est donc pas un objectif visé. Il décide d’emmener son avant-garde avec lui sur une embarcation afin de traverser le Danube pour rejoindre la ville. Alors qu’il devait prendre ce fameux bateau pour traverser le Danube, il chavire et se retrouve à flot avec une radio en panne, sans aucun soutien et quelques hommes seulement avec lui.
Ils sont cependant trop loin des forces allemandes pour être secouru directement et ils sont déjà de l’autre côté. Alors que son ordre devait s’arrêter à cette tâche d’atteindre le grand pont au nord de Belgrade, il décide de continuer à désobéir et de s’emparer de la ville avec ses hommes. C’est alors qu’un périple est entrepris par le petit détachement.
Ils rencontrèrent sur le chemin plusieurs soldats Yougoslaves avec qui ils échangèrent quelques tirs. Ces derniers furent faits prisonniers par les hommes de Klingenberg. La ville quant à elle est alors quasiment déserte à cause de l’opération survenue plusieurs jours plus tôt qui a ravagé la ville. Après le bombardement, la grande place Terazié, la Kralja Milana ulitza, la Knez Mihailova ulitza, artères principales de Belgrade, n’étaient plus que des champs de ruines. Belgrade est alors une ville fantôme et la bibliothèque nationale est réduite en poussière.
Quant au petit groupe de Klingenberg, ils rencontrèrent peu de résistance des Yougoslaves et hissèrent le drapeau allemand au centre de Belgrade, se baladèrent dans la ville en tirant sur tout ce qui bougeait.
Les soldats serbes qui avançaient furent persuadés de déposer les armes grâce à des tirs amis.
À bord de plusieurs véhicules militaires pris aux soldats serbes, le Hauptsturmführer Klingenberg se dirigea vers le ministère de la Guerre. Le ministère étant détruit et vide, un périmètre de sécurité fut établi autour. Le Hauptsturmführer Klingenberg envoya alors un soldat serbe en messager afin de trouver et de convoquer immédiatement le maire de Belgrade pour la reddition de la ville.
Extrait de la recommandation pour la Croix de Chevalier de Klingenberg
Le coup de bluff de Klingenberg
L’avant-garde et Klingenberg en profitent pour s’emparer de Belgrade et comptent bluffer le maire. Il rencontra le maire Jevrem Tomic et lui affirme, par les prisonniers et l’homme ivre qu’il a aussi trouvé dans la rue, qu’il y a un barrage d’artillerie et qu’il va y avoir une attaque puissante et imminente de la Luftwaffe sur la ville. Klingenberg laisse penser au maire qu’ils sont plus nombreux qu’il ne le pense, qu’ils sont capables de tout et que la ville est déjà occupée, alors qu’en réalité, l’armée allemande est encore loin de la ville. Après le traumatisme du premier bombardement et pour éviter des destructions inutiles, le maire craque et rend la ville le 13 avril 1941.
Le bluff a donc réussi car Klingenberg a exploité une situation de désorganisation extrême des Yougoslaves et à faire croire que la ville était déjà perdue.
Il se présenta à l’ambassade et capitula officiellement à Belgrade à 18h45, croyant que des unités allemandes plus importantes occupaient la ville.
Afin de simuler des forces supérieures, le Hauptsturmführer Klingenberg et ses troupes, désormais renforcées, parcoururent la ville en véhicules et ouvrirent le feu sur tous les soldats serbes rencontrés. Outre de nombreux petits détachements qui déposèrent immédiatement les armes et se rendirent, il affronta également des formations plus importantes.
Une colonne du génie, ainsi que d’autres unités, furent contraintes de déposer les armes par des tirs amis. Environ 1 000 prisonniers furent faits. Le Hauptsturmführer Klingenberg occupa et sécurisa ensuite l’ambassade d’Allemagne jusqu’à l’arrivée d’autres unités allemandes, qui atteignirent Belgrade pendant la nuit.
Extrait de la recommandation pour la Croix de Chevalier de Klingenberg
Ce coup de bluff est relativement étonnant compte tenu de la situation réelle de l’avant-garde de Klingenberg et la destruction presque totale de la ville. Klingenberg a réussi à faire plier le maire avec une attaque fictive. Ils traversèrent la rivière et firent étalage de leur présence, n’hésitant pas à attaquer tout ce qui bougeait, donnant ainsi aux Yougoslaves l’impression que les soldats allemands étaient plus nombreux qu’ils ne l’étaient en réalité.
Il faudra attendre le 17 avril pour la capitulation totale de Belgrade et de la Yougoslavie. Les forces allemandes vinrent le rejoindre pour sécuriser la ville. Une administration militaire fut mise en place et la Yougoslavie sera découpée entre les puissances de l’Axe.
Ainsi, le Hauptsturmführer Klingenberg acheva sa mission de prise du pont et, par là même, d’établissement d’une tête de pont sur la rive sud, une tâche qu’il accomplit en faisant preuve d’une grande adaptabilité face à l’évolution de la situation. De plus, il prit la décision unilatérale de forcer la reddition de Belgrade et parvint finalement à ses fins avec des forces réduites et dans des conditions difficiles.
Extrait de la recommandation pour la Croix de Chevalier de Klingenberg

Suite de la guerre
Klingenberg fut récompensé en grande pompe par ses supérieurs. Il fut mentionné dans le Wehrmachtbericht le 13 avril, le grand journal des distinctions des soldats allemands et fut nommé et recommandé pour obtenir la Croix de Chevalier de la Croix de Fer, un insigne prestigieux pour tout soldat allemand. Il reçut la distinction le 14 mai 1941 lors d’une rencontre avec Hitler, pour souligner cet acte d’une grande « ingéniosité ». Fritz est désormais dans la cour des grands.


Après Belgrade, il resta à la tête de son bataillon jusqu’en 1942, puis fut affecté à l’état-major de la SS-Junker-Schule de Bad Tölz, en tant que commandant d’un groupe d’élèves officiers. Plus tard, le vétéran du front Fritz Klingenberg est promu SS-Standartenführer en 1944 et reçoit l’ordre de prendre le commandement de la 17e division SS de Panzergrenadiers « Götz von Berlichingen », engagée au sud-est de Sarrebruck face au XVe corps de la 7e armée américaine.
Belgrade est repris le 20 octobre 1944 par une offensive de l’Armée rouge soviétique et des partisans yousgoslaves. La capture de la ville par Klingenberg est désormais un bien lointain souvenir.
Lorsque la résistance allemande finit par s’effondrer le 22 mars 1945, Klingenberg compte parmi les dernières victimes de la division. Il est tué au combat à l’âge de 32 ans, frappé par un obus de char lors d’un échange de tirs à l’ouest d’Herxheim. Il repose aujourd’hui au cimetière militaire allemand d’Andilly, laissant derrière lui une histoire qui fit de lui l’un des officiers SS les plus connus de la campagne des Balkans.
Sources
- Ragondin13, Proposé par. Belgrade fut prise avec seulement 6 hommes. 26 juin 2019, https://api.secouchermoinsbete.fr/.
- « Fritz Klingenberg ». Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/.
- « German bombing of Belgrade ». Wikipedia, https://en.wikipedia.org/.
- « Fritz Klingenberg ». Wikipedia, https://es.wikipedia.org/.
- « Stabswache de Euros – Fermer le ciel : ϟϟ-Division « Reich » et la prise de Belgrade ». Stabswache de Euros – Fermer le ciel, https://stabswache-de-euros.blogspot.com/.
- Klingenberg, Fritz ‘Fritzy’ Waffen SS – TracesOfWar.com. https://www.tracesofwar.com/.
- Klingenberg, Fritz « Fritzy » Paul Heinrich Otto. | Pierre tombale de la Seconde Guerre mondiale. https://ww2gravestone.com/.
En savoir plus sur Tempus Belli
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
