Le Führer, en se posant comme l’héritier de l’Empereur [Napoléon], s’affiche comme le nouveau maître de l’Europe

Cédric Gruat

S’il y a bien une photographie qui a fait le tour du monde, c’est celle d’Hitler à Paris. Symbole même de l’occupation, de l’impérialisme et surtout de l’effondrement français face aux Allemands en 1940, cette photographie a beaucoup plus de sens qu’on ne le pense. A vrai dire, elle est étonnante de brutalité et de simplicité, avec un premier plan avec Hitler et un arrière-plan avec un ciel très dégagé et la Tour Eiffel. Il s’agit en réalité de plusieurs mondes qui s’entrechoquent : celui d’une France démocratique représentée par la dame de fer, ainsi que la dictature et l’endoctrinement d’Hitler et du régime nazi.

La France tombe en 6 semaines grâce au Plan Manstein et le 22 juin 1940, Hitler fait signer l’armistice au Maréchal Pétain : la France a capitulé. Il s’autorise ensuite le 23 juin 1940 à visiter la ville qui le fascine autant qu’elle le rebute : Paris. Dans une visite bien organisée de 2 heures environ, il visitera les plus beaux monuments de Paris et y fera réaliser de nombreux clichés dont celui, un des plus connus, où il pose place du Trocadéro, sans sourire, avec son architecte Albert Speer et le sculpteur Arno Breker, devant la tour Eiffel.

Nous allons analyser dans cet article l’envers du décor de cette visite éclair, ou la « Blitzbesuch » du 23 juin 1940. Nous allons décortiquer cette photographie tristement célèbre où il pose face à la Tour Eiffel, signée Heinrich Hoffmann, son photographe particulier. Nous allons y déceler la stratégie mise en œuvre et y comprendre les tenants et les objectifs d’une telle propagande sur une Europe qui tombera petit à petit sous le joug nazi.

La France capitule devant l’Allemagne

Le 10 mai 1940, l’Allemagne lance l’opération Fall Gelb, ou Plan Manstein. Ce plan était en fait le plan de guerre prévu pour la campagne de France. Après l’étonnante « drôle de guerre », l’invasion d’une partie de la Tchécoslovaquie en 1938, de l’annexion et de l’occupation de la Bohême-Moravie, la conquête du Danemark et de la Norvège, l’Allemagne passe à l’offensive une nouvelle fois. L’URSS a envahi l’Est de la Pologne en septembre 1939, peu de temps après son invasion allemande, et a également annexé les États baltes.

Cette fois, les Allemands passent à l’action en France dans une vaste et rapide opération en Europe et espère une victoire rapide. Les Allemands exploitent pleinement les concepts de choc et de rapidité, la fameuse Blitzkrieg et contournent la Ligne Maginot. La communication radio entre les chars et les avions, les mouvements rapides, ainsi que la concentration des ressources sur des points vulnérables du front allié, surprennent les états-majors français et belge par leur action rapide et encore jamais vue auparavant dans une guerre. Les Français sont perdus et sont rapidement dépassés : la guerre semble déjà perdue d’avance.

La capitulation française du 22 juin 1940 à Compiègne

L’invasion fait des ravages : le 14 mai 1940, en 4 jours, les Pays-Bas capitulent devant l’Allemagne. Le 28 mai, la Belgique signe l’armistice à son tour. Le 14 juin, Paris est déclarée ville ouverte et enfin, il fallut 6 semaines pour qu’Hitler mette à genoux la France. Il faut attendre le 22 juin 1940 pour que le Régime de Vichy nouvellement constitué du Maréchal Pétain, signe l’armistice avec l’Allemagne Nazie dans le wagon situé dans la forêt de Compiègne, où l’Allemagne avait également signé sa reddition pour la Première Guerre mondiale.

L’image et le symbole de Compiègne constituent une humiliation pour la France et voit une nouvelle époque s’ouvrir pour elle : celle de l’Occupation. La vengeance d’Hitler a été mise à exécution. La signature de l’armistice entraîne aussi la fin de la Troisième République et l’établissement du régime de Vichy, qui collabore avec les autorités nazies. Deux zones sont créées : une zone occupée et une zone libre.

Durant cette cérémonie très importante pour l’Allemagne, différentes clauses ont été débattues et ont mené à des accords : la France est désormais formellement occupée et l’Alsace-Lorraine annexée au Reich.

La journée de visite éclair à Paris du 23 juin 1940

Hitler ne compte pas rater une telle occasion d’aller visiter une des villes qui le fascine le plus. Alors il décide, seulement une dizaine de jours après que ses soldats y soient passés, d’aller visiter Paris. Il arrive à l’aérodrome du Bourget à 5h30 avec son quadrimoteur Focke-Wulf 200 Condor et compte passer la journée dans la ville : cela se fera au pas de course, le planning est chargé et millimétré.

Au petit matin, Paris se réveille seulement quand Hitler monte dans sa Mercedes-Benz 770k blindée. Au total, 5 berlines allemandes bien protégées par la SS et le RSD1 vont déambuler dans les rues de Paris. Les policiers français sont réunis par la Préfecture à la dernière minute pour assurer une certaine protection au cortège, car Hitler avait peur de subir un attentat.

Il est accompagné de son architecte Albert Speer et Hermann Giesler2, du sculpteur nazi Arno Breker, d’officiers et de représentants allemands de la Wehrmacht comme Wilhelm Keitel, du chef de l’état-major personnel d’Himmler Karl Wolff, de son secrétaire Martin Bormann, du responsable de la presse du Reich Otto Dietrich et comme toujours, de son photographe personnel Heinrich Hoffmann. Il sera aussi accompagné d’une équipe de tournage et de nombreux compagnons d’armes, image essentielle pour véhiculer à tous le concept de camaraderie dans l’armée.

Il va passer devant et visiter beaucoup de lieux emblématiques Parisiens : la rue La Fayette, le boulevard et l’Eglise de la Madeleine, la rue Royale, l’avenue Foch, l’Opéra de Paris, le Palais Garnier, la place de la Concorde, l’Arc de Triomphe, les Invalides, le Panthéon, Notre-Dame, les Jardins des Tuileries, le Louvre, les Champs-Elysées, mais aussi la place Trocadéro où il s’arrêta.

Il peut le faire car aucune foule n’est présente pour gêner la visite, de bon matin : à vrai dire, ils traversent une ville morte où la population s’est confinée après les événements dramatiques pour la population française et l’arrivée des nazis. Il comptait aussi visiter Paris en tant que « touriste » et non en tant que « conquérant ».

La photographie d’Hitler à Paris

S’il y a bien une place à Paris qui est incontournable pour mesurer la dimension grandiose de la ville, c’est celle du Trocadéro. A côté de la terrasse du Palais de Chaillot, avec la tour Eiffel à l’arrière-plan, le lieu propose une vue dégagée de Paris. Hitler décida de s’y arrêter avec son état-major. Il s’agit là d’un endroit parfait pour immortaliser des images qui feront certainement le tour de l’Allemagne et, peut-être, du monde.

Les reporters étaient aussi là, le moment restait simple. Hoffmann, le photographe personnel d’Hitler, ainsi que le réalisateur Walter Frentz, étaient également présents et n’hésitèrent pas à prendre plusieurs clichés de ce moment de la visite.

Puis, Hitler se plaça devant la tour Eiffel et tout se fit très vite pour le photographe. Il fut rejoint par Albert Speer et Arno Breker. Si l’intention première d’Hoffmann était de montrer Speer, Hitler et Breker en train d’être filmés, c’est le détail montrant Hitler seul qui devient un cliché à part entière. On retrouve à ce jour plusieurs clichés d’une étonnante sobriété de cette visite éclair, symbole de toute une période de guerre.

Cette photographie portera le nom de la « photo des Trois Hommes ». Il est alors 6 heures du matin, elle fut prise depuis le sud-est, en haut des marches centrales.

"Der Führer in Paris". Hitler in Paris. Heinrich Hoffman Collection.
La Photo des Trois Hommes. Hitler in Paris.
Heinrich Hoffman Collection. U.S. National Archives and Records Administration
Hitler à Paris
Hoffmann Heinrich (1885-1957). Allemagne, Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Abteilung Karten und Bilder. 48694.
Hoffmann Heinrich (1885-1957). Allemagne, Berlin, BPK.

Analyse de la photographie d’Hitler à Paris

Comme plusieurs photographies ont été prises, nous allons nous focaliser sur le cliché avec Albert Speer, Hitler et Arno Breker, où nous pouvons parler de plusieurs éléments marquants. Même si l’image des 3 hommes est aujourd’hui particulièrement connue, celle où Hitler pose seul est quasiment tout aussi importante.

Tout d’abord, l’étonnante simplicité de la photographie nous amène à distinguer 2 plans principaux : le premier plan, avec 3 personnages face à l’objectif, Albert Speer, Hitler et Arno Breker derrière un muret, 1 homme avec un objectif face à Hitler et un arrière-plan avec la Tour Eiffel, surplombé par un ciel uniforme, brumeux, dégagé de tout nuage. On y distingue aussi un Paris assombri, matinal, vide de ses habitants : les 3 personnages ressortent clairement et distinctement.

Les trois protagonistes portent des tenues officielles et militaires sobres :

  • Pour Albert Speer, qui n’est pas un militaire mais un architecte, c’est un manteau à double boutonnage noir, sur un costume et une casquette à visière. Ici, Speer n’incarne certes pas une force décisionnelle ou militaire, mais se rapproche d’un haut responsable nazi de par cette casquette avec visière de dirigeant / leader politique du NSDAP3. Aucun insigne ni autre représentation du pouvoir n’est montré autrement.
  • Hitler se considérait comme le « premier soldat de la Wehrmacht » et depuis le début de la guerre, il porte le manteau Feldgrauer Mantel / gris-vert, des soldats. Il ne veut le quitter que quand la guerre est terminée. Aucun insigne ni autre représentation du pouvoir n’est montré autrement, son manteau avec ses gants reste sobre.
  • Arno Breker porte un long manteau croisé possiblement en cuir avec un calot / Schiffchen possédant une Totenkopf / tête de mort de la SS. On y distingue également une tenue sobre.

Une sobriété à toute épreuve

Mais il en va de même pour l’ensemble des dignitaires autour de lui. Leurs expressions semblent elles aussi particulièrement contrôlées et étudiées : les 3 hommes n’ont pas d’expression faciale ou physique : un regard au loin, une analyse constante dans le regard, un sourire absent, pas de parole, pas de rire, mains jointes ou cachées dans le dos, comme empreints d’une concentration qu’il faut garder même dans les moments de « célébration » qu’aurait pu susciter une excitation ou une joie durant la visite éclair.

Hitler se permet aussi d’être photographié à côté de 2 artistes / architectes derrière la tour Eiffel dans la capitale de la culture, et non pas des officiers ou des militaires allemands, pour renforcer cette image d’un Hitler « connaisseur et ami des arts », respectueux et respectable dans une quête de sens artistique plus que celui militaire ou idéologique. Hitler s’approprie de par ce cliché un symbole mondial de culture et les emblèmes parisiens, dans une ville plutôt cosmopolite, mais qui est plutôt vide en ce matin du 23 juin 1940.

Paris, Eiffelturm, Besuch Adolf Hitler | Bundesarchiv, Bild 183-H28708 / Hoffmann, Heinrich / CC BY-SA 3.0 DE

La grande mise en scène de la victoire

Cette volonté de sobriété semble s’apparenter à une mise en scène particulièrement bien orchestrée. On peut y comprendre que cette visite éclair de l’une des plus belles villes d’Europe n’était qu’une étape parfaitement prévue qui ne requiert en rien l’attention du Führer plus que ce qu’il ne faut. Hitler met en avant son statut de grand gagnant de la guerre contre la France mais compte rester respectueux de l’adversaire.

Hitler avait un grand respect pour le maréchal Pétain et il tenait à respecter convenablement ce pays qu’il aime comme il déteste. Cependant, cette image participe néanmoins à une construction médiatique et propagandiste soigneusement maîtrisée pour rassurer le monde sur ses intentions et préparer de potentielles futures conquêtes. L’idée restait de mettre en scène une réalité bien autre et de renforcer la propagande, que ce soit pour les allemands ou pour le monde. En réalité, cela lui arrangeait que Paris était désormais occupé, car cela lui permettrait alors de préparer le terrain pour reconstruire et faire de Berlin, la capitale allemande, encore plus belle que la Ville Lumière.

Tout en se pliant au parcours « touristique », Hitler montre surtout qu’il est le chef dans cette ville et de son régime. Il montre qu’il prend « possession » de la ville dans tous les sens du terme, pour longtemps et qu’il est en réalité un visiteur comme les autres, pour accentuer son côté humain, au-delà du chef de guerre et de l’idéologie antisémite du régime nazi.

Fin de la visite éclair d’Hitler à Paris

Durant la visite, un reportage photographique va être réalisé pour documenter cette victoire. Alors la visite de Paris reprit son cours. Il passe par le champ de Mars, passe à l’Ecole militaire, puis aux Invalides où il change de manteau et se recueille longuement devant le tombeau de Napoléon Ier. Et pour cause, cette visite particulière renforça indéniablement la détermination d’Hitler à faire comme Napoléon, c’est à dire à conquérir l’Union soviétique quoi qu’il en coûte. Il mettra dès lors dans les semaines à venir les premières esquisses de ce qui va devenir plus tard, en 1941, l’opération Barbarossa.

Il remonte ensuite vers le jardin du Luxembourg, fera le Panthéon, Notre-Dame, l’Hôtel de Ville, la place Vendôme, les Halles et enfin le Sacré-Cœur (dont l’architecture lui déplut particulièrement).

Après avoir visité la plupart des monuments de Paris, Hitler retourne à l’aérodrome du Bourget vers 8 h 30. Il ne se rendit ni aux toilettes ni ne prit de repas et il n’eut aucun contact ni de près ni de loin avec les Français. Avant même que la plupart des Parisiens ne soient levés en ce 23 juin 1940, Hitler avait déjà quitté la ville. Il demanda quand même à son pilote Hans Baur de survoler une dernière fois Paris. Après ce tour, l’avion prit la route du complexe de bunkers Wolfsschlucht en Belgique pour la suite des opérations. Le Führer ne retournera jamais à Paris.

Il faudra attendre quelques temps pour que les films de propagande pris par les équipes de tournage de cette matinée de visite éclair à Paris fassent le tour du monde et ainsi que les images d’un Paris sous le joug nazi.

Notes infrapaginales

  1. Reichssicherheitsdienst, Service de sécurité du Reich ↩︎
  2. Architecte très proche d’Hitler, nazi convaincu, il est à l’origine de la conception de certains bâtiments des NS-Ordensburgen et du projet utopique de la Galerie nationale allemande à Linz ↩︎
  3. Parti d’Hitler ↩︎

Sources

  • « La visite éclair d’Hitler à Paris racontée de façon passionnante dans un ouvrage de Michel Guénaire ». Historia, 17 août 2025, https://www.historia.fr/.
  • Tronel, Jacky. « “Hitler à Paris – Juin 1940” de Cédric Gruat ». Histoire pénitentiaire et Justice militaire, 6 septembre 2010, https://prisons-cherche-midi-mauzac.com/.
  • « Le plus beau jour de la vie d’Hitler : épisode 4/7 du podcast Hitler et le cercle du mal ». France Inter, 2 décembre 2025, https://www.radiofrance.fr/.
  • Hitler à Paris – Histoire analysée en images et œuvres d’art | http://histoire-image.org/. http://histoire-image.org/.
  • « Paris sous l’Occupation ». Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/.
  • « Hitler in Paris (June 1940): Then & Now Photo Tour ». War-Documentary.info – Maxim Chornyi’s Wolrd War II website, 4 avril 2021, https://war-documentary.info/.

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